AGO

professeurs, entraide, pédagogie

2019 - 14 semaines - 2 designers
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Comment soutenir les professeurs dans le développement de pédagogies adaptées à leurs classes ?

Ago est mon projet de diplôme de Strate, école de design. Son développement est la suite directe de mon mémoire sur l'uniformité pédagogique qui a permis d'en poser les questionnements initiaux.
Vous pouvez consulter mon mémoire dans la partie "Blog" de ce portefolio ou en cliquant ici.

Concept final

Ago est une plateforme qui réunit les professeurs d’élémentaires dans une communauté d’échanges et de
co-construction autour de leurs expériences et de leurs connaissances pour un enseignement plus riche et plus serein.
Les enseignants d'élémentaires manquant souvent d’accompagnement et de soutien face aux problèmes pédagogiques qu’ils croisent font pourtant partie d'une communauté potentielle de 239 000 professeurs. Une telle multitude couplée à de grandes volontés a le pouvoir, en s’alliant, de générer une entraide forte, permettant à chacun d'aller plus loin dans sa pédagogie. Cette communauté, c’est Ago, l’agora virtuelle des professeurs !

MéthodologieLa plateformeScénario vidéo

Méthodologie

Pour comprendre les origines de ce projet, il faut remonter à mon mémoire dans lequel je discute de la question : l'uniformité pédagogique est-elle un frein à la mission de socialisation de l'école ? Autrement dit, à quel point le fait de proposer peu de variantes dans la manière d'enseigner impacte-t-elle l'intégration de tous dans l'école (française) ?

Quels sont les apprentissages de ce mémoire :
On constate en France, une dominance à plus de 99% de la pédagogie traditionnelle renforcée par la tendance des professeurs à user des mêmes méthodes d'enseignement qu'ils ont reçu, uniformisant la pédagogie.
La socialisation très multiforme dont les enfants héritent, est marquée par leurs parents et leurs milieux sociaux et est visible dès le plus jeune âge.
Cette socialisation qui se heurte à l’uniformité pédagogique impacte fortement et inégalement le développement des enfants.
Il est souhaitable, pour contrer cet effet, que les pédagogies soient diverses, multiformes et adaptées aux classes dans lesquelles elles sont enseignées.
Une liberté pédagogique est accordée mais n'est pas évidente à saisir. Il faut accompagner les professeurs pour qu'ils ne soient pas qu’enseignants mais "pédagogues", qu’ils puissent se saisir de cette liberté pédagogique.

Fort de ces apprentissages, on peut se demander comment soutenir les enseignants d'élémentaires dans le développement de pédagogies plus adaptées à la réalité de leurs classes ?

Chapitre 1

Une pédagogie peu soutenue par l'EdNat

Pour comprendre les enjeux et les acteurs liés à la construction pédagogique, j’ai commencé par décortiquer la structure de l’Éducation Nationale. C’est un système qui fonctionne par strates avec le ministre puis, un recteur par régions, un DASEN par département, un inspecteur et 2 ou 3 conseillers pédagogiques pour une trentaine d’écoles et dans chacune de ces écoles un directeur et des professeurs. Les professeurs et inspectrices que j'ai interviewés m'ont décrit ce système comme très descendant avec peu d’échanges entre les acteurs terrains et le Ministère. L'un d'eux me l'a même décrit ainsi avec un peu d’ironie « On a peu de relations avec le Ministère, on regarde BFM, on reçoit des mails ». L'inspectrice m'expliquait que son rôle initial d'être le relai entre le Ministère et les professeurs en expliquant les contenus et en donnant des clés pédagogiques était mis à mal par le manque d'effectifs, les professeurs ne recevant finalement que 6h de formation pédagogique par an.
Au sujet de ces rencontres, les professeurs faisaient état d’« un lien très hiérarchique avec l'inspection en primaire » disant qu’au final « Les rencontres sont plutôt pompeuses et décorrélée de la réalité ».

La formation et le début de carrière des professeurs semble également problématique. Après seulement un an de formation, une partie des professeurs se retrouve à enseigner devant une classe 1 semaine sur 2. Les deux jeunes professeurs que j’ai interviewés étaient unanime là-dessus témoignant qu'ils étaient « jeté(s) dans la fosse, on a aucune formation » et que « les cours de didactiques ne sont pas très poussés, on aimerait bien avoir un cadre ou des pistes ». Pire, après le concours CRPE, le système de point fait que les jeunes professeurs se retrouve souvent en ZEP qu’ils décrivent comme « un bizutage ». On ressent un vrai besoin de soutien pédagogique dont l’Éducation Nationale se décharge en majeure partie.

Chapitre 2

Un enjeu de soutien global

En creusant cette idée de soutien, on s’aperçoit qu’il peut prendre plusieurs sens comme maintenir debout, soulager, réconforter, affirmer, voire sublimer. En discutant avec des professeurs, il en ressort au-delà du besoin de soutien pédagogique un besoin de soutien sous toutes ses formes, que ça soit pour encourager, réduire le poids pesant sur les épaules, rassurer sur des inquiétudes, pousser des idées, ou mettre en lumière ce qui est déjà fait. Les professeurs témoignent que « quand on enseigne, il n’y a pas de temps mort », qu’ils ne « connais[sent] pas de livre sur le bien-être des profs », ou même que « c’est impossible de faire 45 ans dans l’éducation sans devenir fou ». Les soutenir est donc un véritable enjeu et sans y pallier, non seulement les profs en pâtissent mais les enfants aussi car l’état d’esprit de l’enseignant influence directement celui de l’enfant.

Chapitre 3

L'expertise terrain

Ce lien entre l’état du professeur et celui des élèves m’a poussé à m’interroger par la suite sur la réalité du terrain et sa perception par les professeurs. Je n’ai pas pu faire d’étude terrain dans des classes notamment à cause du COVID mais grâce à plusieurs interviews, j'ai pu recueillir la perception que les professeurs ont vis-à-vis de leur classe. Selon eux, le professeur « sait directement à quoi les enfants vont adhérer, ça se voit tout de suite » et qu'« on est obligé de partir du vécu des enfants, sinon on est mort. ». Il y a par conséquent une véritable expertise terrain très humaine du professeur dont il est crucial de se servir dans la construction de leurs pédagogies.

Chapitre 4

L'entraide est la clé

Mais alors quand et comment se construit une pédagogie et sur quoi le professeur peut-il se reposer ?
Il faut savoir qu’une pédagogie est réfléchie en amont des cours car il n’y a pas le temps une fois en classe. Le gros du travail se fait pendant les vacances et pendant les différents conseils tout au long de l’année (conseils d’écoles, de maîtres, de cycle). Le professeur a alors plusieurs options. Il peut s'appuyer sur les manuels comme Access ou Picot mais ils sont souvent limités, peu engageants pour les enfants et inadaptés à eux. Il peut utiliser les ressources proposées par les académies mais comme nous l'avons vu, elles sont souvent décorrélées de la réalité et donc peu efficace. Sinon, il peut se tourner vers deux acteurs : Eduscol et Canopée, tous deux sites affiliés au ministère mais qui sont plutôt axés sur la formation du professeur et sur le contenu d’apprentissage avec quelques ressources pédagogiques mais très descendantes, sans feedback possible. Finalement, ceux vers qui il vaut mieux se tourner, ce sont les professeurs eux-mêmes qui sont les 1er créateurs de pédagogies et qui mettent une énergie et une ingéniosité absolument formidable pour en créer.

Pour échanger sur cette capacité à en créer mais aussi à les partager, j’ai créé des fiches profils de profs, basées sur l’ancienneté, associables avec des profils de partages que j’ai utilisés pendant les entretiens. Il en ressort qu’il y a globalement une solidarité qui se met en place avec des partages de fiches pédagogiques, de conseils et autres mais souvent à petite échelle et de manière inégale. On va échanger avec les professeurs autour de nous, dans la même école ou avec des amis mais rarement au-delà et si tout le monde discute, tout le monde n’a pas d’incitation à partager. Les anciens profs ont souvent bien plus à partager que les jeunes profs. Ces derniers osent peu demander de l’aide car il y a souvent une gêne qui est due à la posture de « sachant » que le professeur est censé incarner. À chaque fin d’entretien, j’ai posé la même question aux professeurs : quel conseil vous donneriez-vous à vous-même, si vous deviez recommencer votre carrière de prof ? À l’unanimité, ils m'ont répondu de ne pas hésiter d’aller vers les autres dès le début. L’entraide est donc vraiment un point clé dans ce métier, mais n’est pourtant pas toujours naturelle.

Zoom sur les sites et forums de partage

Autre possibilité pour construire sa pédagogie : se tourner vers les blogs et forums de partage privés. Ils sont nombreux et représentent déjà une grande source à laquelle beaucoup de professeurs puise. Mais en faisant un benchmark de ces solutions, plusieurs pain points majeurs en ressortent.
D’abord, ils sont très dispersés, fait avec les moyens du bord et donc peu user-friendly. Il faut passer des heures de blogs en blogs pour trouver des ressources adéquates sans avoir de garantie sur la qualité à moins d’utiliser toujours le même site. Deuxièmement, ces sites ainsi que les ressources qu’on y trouve ont des mises en page peu engageantes pour les professeurs comme pour les élèves (voir exemples si dessous). Ensuite, l'adaptation d'une ressources pour l'utiliser en cours est particulièrement chronophage. Il faut télécharger le pdf, copier-coller voire recopier à la main les informations, créer un document Paint, Word ou autre pour rassembler les informations parce qu’ils n’ont pas d’outils créatifs, y ajouter des images ou d’autres éléments tant bien que mal puis l’imprimer en espérant que la mise en page soit réussie et parfois le redécouper derrière à la main. C’est extrêmement chronophage et fastidieux. Et enfin, une fois une ressource modifiée, elle n’est aucunement valorisée en étant par exemple ajoutée à la ressource initiale. Elle est donc « à usage unique » avec comme seul feedback possible les commentaires lorsque c'est disponible.

Résumé des apprentissages

Que retient-on de tous ces apprentissages ?
L’Éducation Nationale est très hiérarchique, permettant peu de feedback et il y a un vrai manque de soutien pédagogique aux professeurs.
Ce manque de soutien ne s’arrête pas à la pédagogie, mais s’étend aussi au moral, aux idées ou à la fierté et c’est un véritable enjeu pour les professeurs comme pour les élèves.
Le professeur à une expertise très humaine de perception du terrain qui doit lui servir dans la construction de sa pédagogie.
Pour la construire, le professeur a plusieurs options à sa disposition, mais qui sont toutes imparfaites ou défaillantes. Et les meilleurs gravitent autour de la solidarité et de l’entraide entre professeurs qu’il faut cultiver.

Ago !

Fort de ces enseignements, j’ai décidé de créer Ago, une plateforme qui réunit les professeurs d'élémentaire dans une communauté d'échanges, de co-construction et de soutien où chacun peut faire profiter aux autres de ses expériences, de ses connaissances et de ses idées pour un enseignement plus riche et plus serein. C’est une agora virtuelle qui interconnecte les membres pédagogiques entre eux à une échelle nationale pour ne plus échanger seulement en petit groupe, mais avec jusqu’à 239 000 professeurs d’élémentaire et ainsi élargir et enrichir les groupes d’échanges.

Que propose Ago ?

1. Bibliothèque de ressources

Ago, c’est d’abord une grande bibliothèque pour trouver facilement des outils et des fiches pédagogiques variées, de qualité, créés par d’autres enseignants qui précisent à chaque fois leurs contextes de création. Plutôt que de chercher pendant des heures en passant d’un blog à un autre, tout est rassemblé sous une même base de données avec des filtres. Les ressources sont triées par appréciation et téléchargement pour avoir une idée de leur qualité.

2. Co-création de ressources

Ago c’est également un lieu de co-création de ressources. Lorsqu’un professeur trouve un outil ou une fiche de préparation qui l’intéresse mais qui n’est pas tout à fait adaptée à sa classe, son style d’enseignement, ou qu’il souhaite y ajouter des idées, il peut en créer des variantes en précisant à son tour le contexte de sa création. Il prend la soupe de quelqu’un, la refait à sa sauce et en contrepartie repartage cette nouvelle soupe pour être profitable à tout le monde. Grâce à cela, on se retrouve avec des ressources couvrant de larges contextes.

3. Éditeur intégré

De plus, cela se fait facilement en quelques clics grâce à l’éditeur intégré qui permet de reprendre les éléments de manière éditable créés par d’autres et ainsi éviter d’avoir à recopier ou réuploader. Ago met intelligemment en page le contenu pour qu’il soit visuellement agréables et engageants pour les enfants. Et tout ce qui est produit est directement imprimable pour être utilisé en classe parle prof ou les élèves.

4. Forum de discussion et de soutien

Ago c’est aussi un forum entre professeurs qui permet de dialoguer sur n’importe quel sujet, organisé par thème entre discussions, tutoriels, culture et recherche. On peut y retrouver des conseils, des retours d’expériences ou des témoignages d’autres professeurs. Par exemple, comment gérer des parents intrusifs, organiser une sortie scolaire ou une présentation d’une pédagogie alternative. Si d’autres ont déjà dû le faire ou déjà y penser, pourquoi le refaire et ne pas partir de leur base.

5. Thèmes, actus et rencontres

Par ailleurs, pour garder une communauté active et engagée, la modération d’Ago anime la communauté avec des thèmes bimensuels par exemple sur l’écologie ou les droits des femmes pour pousser les professeurs à créer et partager des ressources sur le sujet. À la fin de chaque période sur un thème des rencontres physiques et virtuelles sont organisées pour discuter et créer du contact. Les dernières actualités de l’Education Nationale sont également affichées en brèves et des discussions associées permettent d’échanger par exemple sur des moyens d’appliquer ce qui est demandé par le ministère.

6. Co-création de ressources

Enfin, chaque ressource peut être créée en live audio ou vidéo et de manière collaborative pour être plusieurs à l’éditer en même temps.

Scénario d'usage de la plateforme

L'interface en détail

Prototypages et tests

Pour arriver à cette forme j’ai créé préalablement deux prototypes de la plateforme, d’abord un plus axé sur le partage et la création de variantes puis un autre incluant la société civile et la recherche. Mon idée était d’ouvrir à tous l’accès à Ago pour pouvoir compléter les ressources de chacun avec les connaissances diverses qu’il y a dans la société. Je souhaitais également intégrer un suivi des ressources utilisées pour les parents. Une 3ème fonction était de lier Ago à la recherche en éducation pour permettre d’y participer. J’ai pu tester les deux prototypes chacun avec deux professeurs en leur dévoilant une à une les fonctions. Globalement les retours étaient très positifs, notamment sur la création de variante et l’édition immédiate sur le site. En revanche, ils préféraient limiter au maximum l’intégration de personnes non professeurs, ne connaissant pas le terrain pour éviter des justifications permanentes. Pour la recherche le retour était plus mitigé. Ils n’y participent généralement pas parce qu’ils n’ont pas le temps mais ils aimeraient le faire. Je l’ai donc implanté d’une manière plus simplifiée via les posts de discussions.

Détails supplémentaires

D’un point de vue technique, le développement de la plateforme se ferait avec des professeurs au moins au début pour récupérer et créer des premiers contenus qui pourraient donner le ton à adopter et lancer la machine. De nombreux professeurs ayant des blogs personnels, certains pourraient accepter de réunir leurs ouvrages et connaissances. La modération pourrait être faite par des volontaires sur le modèle de Reddit, le plus grand forum du monde.
Pour le modèle économique, plusieurs options sont possibles. Comme les coûts seraient limités au développement initial et à la location de serveur, le modèle des AMAP pourrait être appliqué. Les professeurs (dont nombre d'entre eux payent déjà des blogs et autres forums) payeraient une cotisation d’une dizaine d’euros maximum et fourniraient la plateforme en contenu. Le but étant d’être le plus transparent possible sur le nombre d’inscrits sachant que plus il y a d’inscrit, plus le coût est réduit. À moyen terme, la cible des professeurs d’élémentaire pourrait s’élargir aux maternelles relativement facilement et aux collèges-lycées avec une forme un peu différente. Parallèlement à ça, il est tout à fait envisageable de financer une partie avec des subventions de l’Etat qui le fait pour d’autres sites liés à l’éducation ou d’avoir des investissements de la BPI ou d’investisseurs privés spécialisé en éducation.

MENUISERIE

GRAPHISME